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Le Jour OU la Nuit.

Une petite histoire destinée à découvrir différentes facettes de l’humanus communus.
Premier numéro consacré à « La vie des Voisins ».

C’est beau une ville la nuit ! Il a raison l’acteur. Les choses, les gens, la vie, gagnent à être regardés avec l’œil de la curiosité, la nuit. On les découvre sous un nouveau jour. L’éclairage est différent. Les intentions que l’on prête à la vie diurne nous sont souvent rendues sous forme d’actes ou de réponses abruptes, le jour. La réalité existe bien le jour. Tandis que la nuit, les intentions prêtées le restent à tout jamais. La réalité s’estompe, l’imaginaire prend le dessus et si les actes restent tangibles, ils s’inscrivent dans une autre histoire, dans une fantasmagorie floue qui dispose en permanence de milliers d’itinéraires imaginaires. Le jour tout est prévu ou presque. La nuit c’est l’aventure.

J’ai connu un notaire hautain, imbu de sa personne au point de se vouvoyer au cours de ses soliloques, sans cœur, dénué de sentiment ; Appliquant ses actes et jouant des minutes pour faire passer le temps de ses victimes au mont de piété, pire que tout, le jour : un homme sans humour. Il s’est révélé être un guitariste de talent, pleurant le blues de sa guitare au long des trois accords avec une sensibilité extrême, laissant chacun s’exprimer à son tour. Bref un gratteux hors classe comme son humilité ou sa gentillesse, la nuit.
La nuit rend bon, la nuit rend beau.

Un dernier exemple !Ma maman a la chance d’avoir comme tout le monde un voisin idiot. Le pauvre accumule les défaveurs. Petite vie tranquille, surtout, rien ne dépasse. Jamais d’excès, dans aucun sens . Tout chez lui est prévu, toujours. Bref, il mène et fait mener à sa famille une vie exemplaire de banalité. C’est une personne à ce point quelconque, que je lui en veux presque de ne rien trouver à critiquer. Par bonheur, il a comme chacun son talon d’Achille : Le pignon de sa maison est bordé de places de parking public. Il y a donc là motif à gâcher sa belle existence. L’angoisse le talonne chaque soir lorsqu’il se gare devant chez lui. Il file de suite sur le côté de sa maison pour inspecter son mur à la recherche une éventuelle trace de pare-choc. A la moindre griffe, la dispute est proche car il connaît par cœur les véhicules des propriétaires du quartier. Fort heureusement cela ne s’est produit qu’une seule fois en un an et cela s’est réglé à l’amiable. Mais l’angoisse demeure.
L’autre soir, vers 23 heures, alors que j'étais sorti fumer une cigarette à l'issue du repas familial hebdomadaire, j’ai eu la surprise d’apercevoir dans la pénombre ce délicat voisin à l’inspection de son mur. Une catastrophe exceptionnelle avait dû le bousculer dans son emploi du temps pour qu’il accuse un tel retard. Quelque chose du genre bouton décousu j’imagine ! Enfin bref, il était là, palpant son mur, scrutant le crépi à la lumière blafarde du lampadaire. Si petit, si faible sous l’immense ciel étoilé, si seul, si décalé à la recherche de cette petite écharde plantée dans sa lisse existence, qu’un instant, un seul instant, j’ai eu pour cet être chétif, non pas un soupçon de commisération, (n’exagérons rien) mais je peux le dire sans honte, j’ai eu pour cet homme, quelques secondes, la simple intention de lui faire un remise de dix pour cent sur le lot de méchanceté ordinaire que je lui réserve journellement.

Et merci qui ?

Merci la nuit !


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© Dominique Vastra 2002